LA POESIE, UN ART DE VIVRE


UNE CONFERENCE DE

CLAUDE HALLER

Professeur agrégé
Directeur honoraire d'IUFM


INTRODUCTION
 
D'UN CERTAIN SILENCE.
 
DU SILENCE A LA POESIE
 
DE LA POESIE AU POEME
 
A CHACUN SON RECUEIL
 
POESIE ET PARTAGE
 
CONCLUSION
SOMMAIRE


INTRODUCTION

La poésie, dont nous allons parler ici, n'est évidemment pas un art confidentiel, hermétique, difficile d'accès ; elle se veut une voix simple et familière, bien que " choisie ", pour exprimer à chaque fois une parcelle de la beauté et de la richesse du monde.

Osons donc encore parler de poésie populaire et transparente, comme l'on peut évoquer, dans un registre voisin, la chanson ou le théâtre populaire.

La poésie, pensons-nous ne perdra pas de son âme, si elle est partagée par le plus grand nombre. Chacune, chacun, porte en soi un peu de cette poésie du monde, simplement parce que l'on est tous sensibles à la beauté sous toutes ses formes, et que le mélange de plaisir et d'admiration est à la naissance de tout regard poétique.

La poésie n'est-elle pas là, autour de nous, à portée des yeux et de nos sens ? N'est-ce pas elle qui colore et enfièvre parfois notre vie ? Qui l'illumine en de brefs instants ?

Reste au poète à tenter de traduire par les mots ce que chacun ressent profondément.

I - D'UN CERTAIN SILENCE.

Il peut sembler paradoxal de commencer une variation sur la poésie en évoquant le silence. Mais l'on comprendra vite que le silence envisagé ici n'est pas l'inexprimé ; c'est au contraire l'engagement, actif pour ainsi dire, dans une situation d'attente et d'écoute favorable. Faire le silence en soi et autour de soi, c'est se placer dans le contexte de ferveur et de recueillement indispensable ; prélude et prolongement à toute poésie ; exactement comme la musique a aussi une sorte de besoin charnel, physique, de ce même silence porteur.

Dans un environnement tel que celui que nous vivons actuellement, bruyant, sinon assourdissant, cacophonique à souhait il est vital de préserver des zones de silence vrai ; et l'on connaît tout le prix accordé, dans nos établissements scolaires à une certaine qualité du silence. Il fait partie des vertus pédagogiques cardinales. Et le moment de poésie, en tous lieux et en toutes circonstances, est, et doit rester, un appel au pur silence, à l'accord parfait du silence.

II/ DU SILENCE A LA POESIE

Le silence établi, comme une muette harmonie, la poésie peut alors se développer et s'exprimer. Ici, il est opportun de distinguer la poésie en général, du poème qui en est l'ultime traduction.

Lorsque l'on déclare que l'on est tous poètes, et qu'en particulier les enfants sont des " poètes en herbe ", l'on veut seulement signifier que nous sommes effectivement ouverts et réceptifs à la poésie ambiante, comme lumière, reflet, chaleur et couleur de la vie.

L'on admettra alors qu'il y ait de la poésie aussi bien dans le sourire et le regard d'un enfant que dans le jeu gracieux et délié d'un chaton ; dans un couche de soleil autant que dans une cascade, ou un éclat de vague contre le rocher ; dans une figure de patinage artistique autant que dans l'écho prolongé d'une musique lointaine : dans un voyage, un concert, un grand film...

La poésie est alors croisement, rencontre éblouissante, entre un manifestation, réelle ou imaginaire, et le spectateur / auditeur / contemplateur, qui éprouvé le caractère de grande beauté, de révélation exceptionnelle, de ce qui se déroule devant lui. Il vibre ainsi "de toute son âme" à l'émotion esthétique ressentie.

Sans forcer la note ou le propos, l'on parlera alors du "moment poétique" - déjà évoqué - comme d'un moment privilégié, quelque peu miraculeux, où l'on se sent porté par une élévation, où l'on approche du sublime... C'est au fond un acte d'amour, dans la plus belle acception du terme. Aimer la vie, c'est la chanter et l'enchanter. Et l'on est bien alors sur la voie d'un ART DE VIVRE. Aimer la poésie, c'est aimer la vie.

III - DE LA POESIE AU POEME

Lorsque l'on a posé ces préalables, reste donc au poète - on devrait toujours dire à l'apprenti-poète, à l'essayiste, au joueur de mots - à prendre le relais. Celui ou celle qui s'essaie en poésie, et qui va jusqu'au poème, est-il autre chose qu'un interprète, un peu plus riche en vocabulaire et syntaxe ? Un écho et un médiateur des splendeurs de la terre et de la vie ?

Il est vrai que l'on ne peut se contenter de sentir et ressentir, de vibrer et communier ; il faut, au bout du compte, qu'un membre de la " tribu " prenne la plume, et scelle dans le langage - pour lui-même, comme pour autrui - les exceptionnels moments que chacun vit. Le poète vient alors ajouter sa modeste contribution à tous ceux qui l'ont précédé, à tous ceux qui lui succéderont, pour édifier ce que l'on appellera le patrimoine commun, le capital " poésie ", l'anthologie ouverte,

dans laquelle - en toute liberté et selon ses aspirations du moment - le lecteur viendra puiser : et il n'y a pas de connotation dépréciative à déclarer qu'il s'agit alors d'un vrai "morceau choisi".

IV - A CHACUN SON RECUEIL ...

Si l'on revient à la notion d'ART DE VIVRE, cela signifie que l'amateur de poésie la considérera comme une compagne de prédilection, disponible à tout instant, et destinée à embellir, élever, enrichir son existence. Au reste, que l'on fredonne un air, que l'on se perde dans l'éblouissement d'un site ou d'un paysage, que l'on évoque avec magie un souvenir exceptionnel, sa petite musique intérieure, on touche à la meilleure part de nous-mêmes, en quête d'émotions rares.

Et mieux qu'un divertissement, c'est une véritable récréation ; mieux qu'un simple ornement de l'esprit, c'est une vivante complicité avec un texte qui appelle en nous des harmoniques et des échos profonds.

Dans toute bibliothèque digne de ce nom - publique ou privée - il faudrait rendre présent et vivifier « le coin poésie ». Traduit en termes personnels de fréquentation choisie, le lecteur, et plus encore le lecteur/enfant ou adolescent, devrait rassembler et entretenir, avec une tendresse particulière, son propre florilège, son recueil des poèmes qui le touchent le plus. On sait à quel point l'adulte qui a su, ou pu, conserver ses " cahiers de poésie " de l'enfance les consulte encore avec une affectation particulière.

L'une des plus belles mémoires est celle des poèmes, appris par coeur, dès le plus " tendre " enfance - l'adjectif n'est pas innocent - et qui restent ancrés (encrés ?) pour la vie entière. La richesse culturelle d'une nation peut bien consister aussi en l'ensemble de ces poèmes, populaires et popularisés, connus et reconnus par d'innombrables personnes, récités, interprétés, chantés. Un poème éternel ne s'use pas ; et que vivent les fables de La Fontaine autant que les sonnets de Nerval ; les Contemplations de Hugo autant que les Fleurs du mal de Baudelaire : les poèmes Saturniens de Verlaine autant que les Alcools d'Apollinaire. Sans oublier la lignée des grandes voix du siècle : Saint John Perse, Eluard, en confidence avec celle ou celui qui la choisit et la cultive. Elle est pouvoir fort du langage, musique et magie des mots, suggestion, expressivité.

Le droit à la poésie, ne l'oublions pas, est un droit à la liberté, liberté de choisir et d'éprouver, liberté de jouer et de se faire plaisir.

Mais la jouissance esthétique peut aussi prendre des voies plurielles... D'où le point suivant.

V - POESIE ET PARTAGE

Il serait bon que la poésie redevienne une occasion de se retrouver, de se croiser, et de communier ensemble. Nous allons bien au théâtre ou au cinéma, au stade, au concert ou à la danse... Las, nous n'allons pratiquement pas récital de poésie : heureux qu'il y ait encore quelques poètes de la chanson. Qui inventera ou réinventera- le " spectacle poétique "? Des montages poétiques, il doit en excellents. Mais on en fait si peu de cas. Tant que tout sera dépendant de la publicité et de l'audience, l'espoir ne sera guère permis de voir la poésie retrouver un public. C'est le désert à la télévision ; à la radio, seule France-Culture maintient la flambeau. C'est bien peu. Il suffirait de réouvir une toute petite fenêtre sur le petit écran.

C'est donc à l'école de maintenir la présence d'une écoute partagée ; voilà bien l'un des plus beaux rôles qui puisse incomber à l'enseignant : après avoir été maître de " lecture ", devenir " maître de poésie "... Les enfants sont doués d'une telle fraîcheur qu'ils adhérent totalement à toute démarche poétique.

Apprendre, réciter, illustrer, calligraphier, pasticher... que de mises en pages visuelles ou sonores. La poésie prend forme et revit, et c'est merveille de voir les jeunes... s'émerveiller. Fête du langage, fête des mots : ou comment une classe peut devenir, sous l'effet de la poésie, un lieu collectif de célébration. Sans contorsion, ni prétention. Et comment l'on meuble l'esprit des enfants d'un trésor commun. Un poème par jour ? Pourquoi pas ? Pour vivre, rêver, espérer...

VI - CONCLUSION

Qu'elle soit émotion personnelle, chant à l'unisson, culture commune, la poésie accompagne et embellit l'existence : elle unit et rassemble, par l'esprit et par le coeur, ceux qui souhaitent sortir un peu de l'ordinaire. On parle tellement de " qualité de la vie ", que l'on ne comprendrait pas qu'il n'y ait pas une place pour quelques-uns des plus beaux textes de la langue française, dans le déroulement des jours.

S'alimenter, se rafraîchir à la source de la poésie, c'est aussi un acte de foi en l'homme, et en l'enfance de l'homme : n'est-ce pas également l'un des plus féconds chemins de la liberté, puisque l'on choisit et que l'on goûte à son gré, selon son " bon plaisir ". Le pouvoir libérateur du langage s'affirme ici de la manière la plus forte et la plus élégante qui soit.

En mai 1997, dans l'un des derniers numéros du courrier de l'Unesco, Aimé Césaire déclarait :

" la poésie est la reconquête de soi par soi, et je crois que l'outil essentiel, c'est le mot... le verbe est révélateur... La poésie est la seule parole qui puisse être encore vivifiante et à partir de laquelle on peut rebâtir... "

Propos très ambitieux sans doute : mais on n'a jamais trop d'ambition quand on aime. Faire de sa vie ce qui pourrait ressembler à un poème vivant, c'est une des voies d'excellence possibles. Et se laisser bercer par quelques beaux vers, comme l'on apprécie une musique ou une peinture, c'est bien l'un des constituants -et reconstituants - d'un Art de Vivre.

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